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Le Jour des corneilles, Jean-François Beauchemin

27 Juin 2020 , Rédigé par Estelle Publié dans #Roman

   Quel gouffre entre la forme et le fond ! Une écriture parfaite, au style poétique, dans une sorte de langue désuète pour raconter l'histoire de ce fils élevé dans la forêt par son père. Elevé, ou plutôt torturé, harcelé. Ce père schizophrène qui parle avec "ses gens" et ce fils, en mal d'amour, qui voit les défunts. Sa mère, morte lors de sa naissance, est là près de lui avec sa petite lumière bleue, elle semble veiller sur lui, mais elle a l'air si triste. 

   C'est assurément un grand roman de Jean-François Beauchemin auteur québecois, que Le Jour des corneilles, paru en 2004, et récompensé en 2005 par le prix France-Québec.  Conte philosophique et poétique où le fils, sans prénom, et sans vocabulaire, recherche en lui-même ce que signifie être humain, être aimé, dans un univers où la violence côtoie la beauté de la nature.

   Un style qui parle à l'âme et en ferait presque oublier l'horreur de l'histoire - comme un chant de sirènes - si l'esprit s'y laissait entraîner.

   "Et toujours des saisons paraissaient, s'établissaient puis repliaient, abandonnant à la forêt leurs pluies, leurs bêtes nouvelles, leurs sociétés d'oiseaux, leurs brigades de tanières, leurs branches engrossées. Par printemps, l'air s'échauffait et gonflait de sève arbres et boqueteaux. En arrière-saison, les cieux ornaient le monde du rideau souple des averses. Ramures saignaient puis lâchaient leur cargaison de feuilles comme pages déchirées. Bourrasques s'en emparaient, et c'était tout le récit de l'été qui s'envolait. Venaient ensuite neigettes, déposant couvercle sur l'étang et capiton de ouate sur toutes choses. En leurs trous, ratons, putois, belets, marmottes et ours entamaient ample roupil, et patientaient sous chairs ensiestées que rebroussent herbettes. La forêt, elle-même stoppait sa vie en attendant que lombrics, faufilés en leurs couloirs, recommencent à manger la terre. Et, en effet, la terre un jour se défigeait, et oisillons s'envolaient des nids, et cieux nouveaux se recomposaient. "

   "il me paraît que cet incendie brûlant en mes plomberies et terrains n'était autre que la joie d'être vif. Surprise des jours ! Lors même que le malheur s'abat sur nous comme grêlons, voici que brille en nos ventres une joie, courtaude et ténue, mais pourtant suffisante pour pardonner au sort ses rudesses ! Phénomène des fortunes ! Miracle du monde ! Chef d'oeuvre du ventre ! Cependant, ce feu, ce sentiment si grand, et mêmement tous les sentiments qui séjournaient en ma personne, ne m'apportaient pas que liesse. Ils me rappelaient aussi ma tristesse de ne toujours point trouver pour moi chez père de sentiment, justement. Oh ! comme il me tardait d'apercevoir enfin, comme émanant de lui, un peu de ce chérissement-là ! "

   "Et quoi de plus vain [...] qu'une existence de bourgeois ou de créature sans chérissement, c'est-à-dire sans ouverture menant au coeur ? C'est là, de ma carrière humaine, l'objet de ma plus tendre peur. "

   "Aussi mère me faisait-elle entendre que j'étais à ma façon aussi piètre toiseur que père, et qu'il faudrait encore m'aiguiser l'oeil. Car, enfin, ne faut-il pas posséder claire pupille pour voir amour, ainsi que je l'ambitionnais ?"

   "Au bout d'une durée, il sortit de sa torpeur et fouilla en une poche de son vêtement, d'où il tira une michotte de pain et une gourde d'eau-de-raisin. Usant de sa robe comme d'une table, il rompit le pain et en avala une morcelle. Il m'offrit par suite à manger, ce que je fis volontiers, car, à cette heure, j'avais l'estomac qui commençait à grincer. Puis il déboucha la gourde, y breuva et m'invita à le singer, ce que je fis encore. [...] Glissant alors la main sous son accoutre à l'altitude du poitrin, il commença à fouiller ce secteur fébrilement. Puis le voici qui sort avec lenteur sa main, enserrant à présent quelque chose que je ne démêle pas encore. J'agrandis l'oeil, soulève le sourcile, allonge le col, et que vois-je ? Vision fabuleuse ! Spectacle incroyable ! Impensable tableau ! Le mort tenait son coeur, son coeur, son coeur encore tout remuant de mouvements et de vies ! Cloué sur ma billette, j'étais si stupide que j'en égarai sur le moment la parole, et presque le respire."

   

   

   

 

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