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L'ignorance, Kundera

7 Mai 2020 , Rédigé par Estelle Publié dans #Roman

    Irena est Tchèque. Elle a immigré à Paris avec son époux en 1968 quand les troupes russes envahissent son pays.  En 1989, lorsque le pays redevient libre, son amie Sylvie la presse de retourner vivre à Prague, chez elle. Irena s'insurge. Chez elle, c'est la France depuis 20 ans. A Prague Irena rencontre Josef du Danemark et ils se reconnaissent. 

   Kundera nous raconte l'histoire de ces immigrés qui ne veulent pas retrouver ce que l'on nomme "leur pays", ni ceux que l'on nomme "leurs amis" ou "leurs familles" et dont après des dizaines d'années ils ne connaissent plus rien.  Un conte philosophique instructif qui se lit très facilement.

   "Plus vaste est le temps que nous avons laissé derrière nous, plus irrésistible est la voie qui nous invite au retour. Cette sentence a l'air d'une évidence, et pourtant elle est fausse. L'homme vieillit, la fin approche, chaque moment devient de plus en plus cher et il n'y a plus de temps à perdre avec des souvenirs. Il faut comprendre le paradoxe mathématique de la nostalgie : elle est le plus puissant dans la première jeunesse quand le volume de la vie passée est tout à fait insignifiant."

   "Assoupie et négligée à l'époque du communisme, Prague se réveilla sous ses yeux, se peupla de touristes, s'illumina de magasins et de restaurants nouveaux, se para de maisons baroques restaurées et repeintes. "Prague is my town ! " s'exclamait-il. Il était amoureux de cette ville : non pas à l'instar d'un patriote qui cherche dans chaque coin du pays ses racines, ses souvenirs, les traces de ses morts, mais comme un voyageur qui se laisse surprendre et émerveiller, comme un enfant qui se balade, ébloui, dans un parc d'attractions et ne veut plus le quitter. Ayant appris à connaître l'histoire de Prague, il pérorait longuement, devant qui voulait l'entendre, sur ses rues, ses palais, ses églises, et dissertait à l'infini sur ses vedettes : sur l'empereur Rodolphe (protecteur des peintres et des alchimistes), sur Mozart (qui, à ce qu'on dit, y avait eu une maîtresse), sur Franz Kafka (qui, malheureux toute sa vie dans cette ville, en était devenu grâce aux agences de voyage le saint patron)."

   "Son Grand Retour se révéla bien curieux : dans les rues, entourée de Tchèques, le souffle d'une familiarité d'antan la caressait et, un instant, la rendait heureuse ; puis, rentrée à la maison, elle devenait une étrangère qui se taisait. Une conversation continue berce les couples, son courant mélodieux jette un voile sur les désirs déclinants du corps. Quand la conversation s'interrompt, l'absence d'amour physique surgit tel un spectre. "

   "J'imagine l'émotion de deux êtres qui se revoient après des années. Jadis, ils se sont fréquentés et pensent donc être liés par la même expérience, par les mêms souvenirs. Les mêmes souvenirs ? C'est là que le malentendu commence : ils n'ont pas les mêmes souvenirs ; tous deux gardent de leur rencontre deux ou trois petites situations, mais chacun a les siennes; leurs souvenirs ne se ressemblent pas ; et même quantitativement, ils ne sont pas comparables : l'un se souvient de l'autre plus que celui-ci ne se souvient de lui ; d'abord parce que la capacité de mémoire diffère d'un individu à l'autre (ce qui serait encore une explication acceptable pour chacun d'eux) mais aussi (et cela est plus pénible à admettre) parce qu'ils n'ont pas, l'un pour l'autre, la même importance."

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Sophie 08/05/2020 08:25

Votre très beau commentaire m'a donné envie à la fois de lire ce livre et de visiter Prague. Mais le Prague intime, loin des sentiers battus. D'autre part, la nostalgie est un phénomène étrange. Je suis parfois nostalgique d'une odeur, d'une relation. Mais personne ne peut retourner en arrière...